Capitalisation de la nouvelle Banque Agricole du Faso : Comme un champ de la mal gouvernance

Ceci est une contribution de N. Ousmane S. OUEDRAOGO dit Bodo, Consultant. Au sujet de la création en cours de la Banque agricole du Faso, il appelle les initiateurs à revoir la copie.

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En 2016, devant un parterre de responsables d’Etablissements financiers, M. Paul Kaba THIEBA, Premier Ministre, déclarait que « le système financier burkinabè était caractérisé par une certaine incomplétude, dans la mesure où il est composé de banques générales qui hésitent à s’engager dans les secteurs jugés trop risqués tels que l’agriculture et l’élevage » . Cela est d’autant plus justifié par le fait, souligne-t-il, que la plupart des concours consacrés au secteur agricole ne représente que 3,5% du total des financements bancaires du Burkina Faso. Et de poursuivre que la création d’une banque agricole « pourra contribuer à relever de nombreux défis pour corriger les faiblesses structurelles de ce secteur stratégique ».

Déjà avant même la mise en route du processus de création de la nouvelle Banque Agricole du Burkina (BADF), l’on ressentait le manque de volonté politique dans ces propos et surtout l’incapacité des gouvernants à poser les bases réelles du développement agricole, malgré que le secteur emploie 86% de la population active et contribue à près de 35% à la formation du Produit Intérieur Brut (PIB), les multiples études, les récurrentes interpellations de personnes ressources se préoccupant de l’avenir de notre Agriculture et des agriculteurs, eux-mêmes, qui ont demandé, depuis la toute première Journée Nationale du Paysan (JNP) à Léo en 1993 , puis avec insistance, à travers le plaidoyer de François TRAORE, premier Président de la Confédération Paysanne du Faso (CPF), en 2004 et la récente promesse électorale du Président Kaboré, lors de la dernière JNP en 2017. Il a donc fallu attendre 25 ans pour voir poindre une lueur « d’espoir ». Quelle méprise pour un secteur aussi stratégique que vital pour notre développement !

Mais cette lueur est-elle porteuse vraiment d’espoir et d’espérance pour l’Agriculture burkinabè et les agriculteurs ? Nous sommes sceptiques et même très pessimistes au regard du processus de création de la nouvelle banque agricole et surtout de sa capitalisation.

Conçue pour faciliter l’accès au financement pour les agriculteurs, au regard du faible accès de ceux-ci au crédit bancaire (15% seulement en bénéficient), la BADF devrait contribuer au développement des activités de la chaîne agricole, à la mécanisation de l’agriculture et à l’industrialisation agricole. Le Premier Ministre, dans ses déclarations, à fort accent politicien, voire populiste, disait que « nous entendons révolutionner l’agriculture en augmentant la productivité et en dynamisant les coopératives avec la BADF ». Depuis les indépendances nous entendons ces déclarations foireuses et sans lendemains, en dehors de l’interlude de la Révolution d’août 83. La preuve, nos braves paysans sont encore à la daba, malgré les milliards de FCFA injectés depuis longtemps, en « mendiant » à l’extérieur le concours de la sueur de contribuables des pays occidentaux et qui plombent les finances publiques actuelles et le devenir de générations futures (qui doivent payer à la place de dirigeants qui ont refusé le développement endogène) !

Objectif noble au fond, mais inondé et noyé dans une démarche de création pas des plus transparentes et vertueuses. Pourquoi ? Des discours mirobolants mais le plat servi est très amer !

En effet, récemment, le Premier Ministre déclarait que l’Etat burkinabè a obtenu de la Commission bancaire de l’UEMOA l’agrément pour la création de la banque agricole. Et on constate que la nouvelle institution financière dispose d’un capital de départ de 14,27 milliards de FCFA (soit 4,27 milliards de FCFA de plus que ce qui est exigé par la réglementation bancaire). Et que son actionnariat comprenait des personnes morales – treize (13) organisations du monde paysan, trois (03) Sociétés d’Etat, huit (08) Sociétés privées – et soixante-dix (70) personnes physiques.
A l’annonce de cette nouvelle, beaucoup de personnes ont applaudi à tout rompre et notamment des responsables du monde rural qui déclaraient, entre autres, « cela fait une fierté aux paysans », « aujourd’hui, avec les financements, je pense que nous allons passer à l’entrepreneuriat agricole et aller au-delà », etc. Et les politiques comme le Directeur de Cabinet (DirCab) du Premier Ministre de renchérir que « le plus dur, c’était l’agrément ».

Eh bien, Monsieur le DirCab, le plus dur n’est pas l’agrément. L’obtention de l’agrément est une phase facile, car nous avons des opérateurs individuels qui ont créé des banques. Et donc cela ne devrait pas être « dur » pour tout un Etat, en plus avec trois (03) banquiers (Président, Premier Ministre, Président de l’Assemblée Nationale) à sa tête !

En effet, comme le note si bien Sidzabda , « une chose est de créer une banque agricole, une autre, et c’est le plus important, est de faire en sorte qu’elle atteigne véritablement les objectifs spécifiques pour lesquels elle a été mise en place ». Car « […] dans le passé, des structures de ce genre avaient été initiées (CNCA, BNDB) , mais « […] la bureaucratie s’est vite emparée des choses […] et l’autre grand problème […] est lié à la question de la gouvernance » et « […] certains agents, plus indélicats, n’ont pas craint de piller systématiquement les ressources… ».
Et prenant exemple sur ces faits, nous entendons tirer la sonnette d’alarme et questionner ce processus de création et de capitalisation de la BADF.

Malgré que les Autorités insistent sur l’approche participative de leur démarche, tout montre que cela n’a pas été de mise. Pourquoi ? Comment l’actionnariat de la nouvelle banque a-t-il été fait ? Quand est-ce que les Burkinabè ont été informés et quel délai a été donné pour pouvoir participer au capital de cette banque ?
Allons au détail encore. Dites-nous comment les personnes morales, notamment les 13 Organisations Paysannes (OP), les 3 Sociétés d’Etat et les 8 Sociétés Privées oimages agrint été informées, comptées et devenues des actionnaires ? Et pourquoi elles et pas d’autres ? Quid des 70 personnes physiques !

Qu’est-ce qui explique ce choix délibéré, sélectif et sans large information des Burkinabè, notamment les agriculteurs ? Nous dirons simplement discriminatoire ! Pourquoi ces 13 organisations paysannes ? Et comment ont-elles constitué leur apport ? Est-ce l’Etat qui a financé cette participation des 13 OP, comme il est de coutume, au regard de la faiblesse des ressources financières internes de ces OP, dépendantes du financement des partenaires au développement et des projets/programmes ? Et quelle indépendance auront-elles au fond ? Passons sur les 3 Sociétés d’Etat ; et même là, il y a beaucoup à redire, car, à notre entendement, l’Etat devait être un créateur d’un environnement favorable, pour les agriculteurs et non un acteur, juge et parti et surtout avec un parti pris !

Mieux, dites-nous pourquoi ces 8 Sociétés Privées ? Sur quels critères ont-elles été choisies ? Quelle est leur particularité pour être les plus aptes à être des actionnaires ? Quels sont leurs secteurs d’activité ? Quel lien avec le monde agricole ? N’y a-t-il pas d’autres sociétés privées burkinabè méritantes ? A-t-on pris le soin de mesurer le risque de fusion-absorption de la banque par ces sociétés privées ? Le cas de la BACB est encore vivace dans notre mémoire, avec ECOBANK.

Encore plus ahurissant ! Pourquoi ces 70 personnes physiques, des privilégiées ? Pourquoi ? Et quels sont les liens entre ces personnes physiques et les instances (Conseil d’Administration et Direction) des OP, des Sociétés d’Etat et Privées ? Voire de l’Etat et des institutions des Chambres consulaires (commerce et industrie, mines et carrières, artisanat, agriculture, etc.) du Burkina ? Pourquoi les burkinabè, dans leur ensemble, et spécifiquement les agriculteurs, n’ont pas été conviés, par une large information et pendant un certain temps, à cette capitalisation ? Où met-on l’actionnariat populaire pour un développement endogène ? Avait-on même besoin de ces actionnaires-là pour la capitalisation de la BADF ? Et surtout ces 3 sociétés d’Etat, ces 8 sociétés privées et ces 70 personnes physiques. Nous ne le pensons pas, car les OP et les agriculteurs et éleveurs, à elles et eux-seuls pouvaient financer la constitution du capital et plus que ces « maigres » 14,27 milliards de FCFA. Et au regard de cela, nous disons que cette banque est encore loin de ce que dit le PM « cette banque est la vôtre, il faut que vous en preniez bien soin ». En tous les cas, eux, au moins, ont pris soin pour leurs intérêts.

Et par-delà ces questionnements, nous attendons de leur part et dans de meilleurs délais, pour plus de transparence, de bonne gouvernance et surtout pour un peu plus de respect des Burkinabè, la liste nominative de ces 13 OP, des 3 Sociétés d’Etat, des 8 Sociétés Privées et surtout des 70 personnes physiques, leur part contributive dans le capital (avec le pourcentage pour situer la place des uns et des autres), leurs fonctions, leurs secteurs d’activités, quand cela a été fait, etc. Et partant, quelle sera leur participation comme administrateurs dans la composition du Conseil d’Administration (CA) de la BADF, notamment des 70 personnes physiques ? Et comme d’habitude, on présume que l’Etat, représenté par les 3 sociétés d’Etat (qui auront la majorité du capital) nommera le Président du Conseil d’Administration et la gérera à sa guise ; suivez mon regard !

Aussi, au vu de ce que dit le Dircab du PM, « avec l’obtention de cet acte (agrément), il ne reste plus que l’identification de l’emplacement du siège, le recrutement du personnel et la mise en place du Conseil d’Administration qui se penchera sur la nomination d’un Directeur Général […] ici ce n’est pas comme si c’était le politique, c’est le Conseil d’Administration qui se réunit pour nommer le DG », nous sommes encore plus sceptiques quant à l’avenir de cette banque. En effet, au détour donc de ces déclarations, tout est dit en termes de mal gouvernance incarnée par le politique (ce n’est pas nous que l’affirmons, c’est entre les lignes qui précèdent). Et on continue à faire toujours comme avant, c’est-à-dire, à nommer les DG, et on garde la mainmise d’une classe de privilégiés, de cercles d’amis et de lobbies sur la Direction de la banque. Et mieux, on nomme le DG et on recrute le personnel. Pourquoi pas un processus de recrutement plus transparent, à partir d’une large diffusion permettant d’avoir des candidatures pertinentes de valeureux burkinabè, au Burkina et dans la diaspora, et propre à permettre de sélectionner un DG légitime pour piloter le véritable développement de l’agriculture burkinabè, pour les agriculteurs, au moins, si ce n’est pas le cas encore par les agriculteurs (majoritaire dans le CA).

Mieux, avec seulement 3 administrateurs (issus des 3 OP) dans le CA, les agriculteurs se noieront vite dans les « vagues ténébreuses » des administrateurs de l’Etat et du privé, habitués dans ces espaces de pilotage des sociétés, et auront du mal à faire valoir leurs intérêts. Et donc, nous avons là une banque qui s’éloigne des intérêts des agriculteurs et, nous souhaitons nous tromper, sera le « pain béni » des « loups » du secteur privé, happés par leurs intérêts égoïstes et comme le note si bien Sidzabda, « un instrument qui fasse la promotion d’une chapelle politique au détriment de la promotion du monde de la daba ».

Sachant que le Burkina a le potentiel pour un développement endogène, souhaitant que la BADF soit une banque au service véritable du monde rural, et ne voulant pas que les paysans deviennent « une vache à lait » pour des politiques, des privés et pour des fonctionnaires en termes de primes exorbitantes, des salaires hors norme et de bonification (le Fonds Commun en est un exemple), nous interpellons les Burkinabè, la société civile et les politiques pour qu’on revoie la copie dans la création de la BADF, avec davantage de gouvernance vertueuse, avec pour seul objectif les intérêts des paysans et du Burkina. Il y a actuellement trop de « bombes » sociales, économiques, sécuritaires, foncières, éducatives, sanitaires, minières, judiciaires et de chômage, non encore « désamorcées », pour encore en rajouter. Privilégions notre nation, au-delà de nos égoïstes et éphémères gloutonneries.

N. Ousmane S. OUEDRAOGO
Consultant
Email : o_ousmane@hotmail.com

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