Yacouba Sawadogo : «prix Nobel alternatif» 2018 ; L’homme qui fait reverdir le Burkina

Yacouba Sawadogo – «prix Nobel alternatif» 2018 – fait reculer le désert depuis quarante ans. Au Courrier, le paysan dit son espoir que cette récompense l’aide à diffuser sa technique «zaï».

L’un des lauréats de la 39e édition du prix Nobel alternatif1 est un modeste cultivateur burkinabé dont l’innovation a quasi le même âge que la vénérable institution qui le récompense. Appelée «zaï», cette technique ancestrale a été réinventée et remise au goût du jour par Yacouba Sawadogo dans les années 1980. Elle permet de régénérer des terres infertiles et de faire renaître des forêts, qui créent un rempart à l’avancée du désert et favorisent les rendements agricoles à proximité. Le paysan, aujourd’hui âgé de 76 ans, espère désormais que la récompense reçue le 23 novembre dernier l’aidera à propager sa technique loin à la ronde.

D’où vous est venue l’idée de cette technique ? 
Yacouba Sawadogo: Avant de suivre les traces de mes parents cultivateurs, j’ai été commerçant au marché d’Ouahigouya, ville la plus proche de mon village. J’y allais tous les jours pour vendre des vêtements et du métal. Mais, au début des années 1980, notre région du Sahel a été durement touchée par la sécheresse. Les gens ne venaient alors plus au marché. Beaucoup mouraient de faim. C’est là que j’ai décidé de retourner à notre terre nourricière. Et, en l’absence de pluie, il fallait trouver un moyen pour l’aider à retenir l’eau et faire pousser les cultures. D’où l’idée de «zaï».

En quoi consiste-t-elle et comment l’avez-vous mise en pratique ? 
Pendant trois ans, j’ai expérimenté plusieurs manières de faire, pour finalement arriver à la conclusion qu’il fallait creuser des trous importants dans la terre asséchée et encroûtée afin de relancer sa fertilité.
Il s’agit donc de quadriller le sol de cuvettes de 20 à 40 centimètres de diamètre et de 15 à 20 centimètres de profondeur, de sorte à canaliser les eaux de ruissellement. Le rôle de ces microbassins [alimentés en fertilisants] est également de favoriser la rétention du sable et des matières organiques emportés par le vent pour qu’on y sème ensuite des cultures. Hydraté et nourri, le sol ainsi préparé est prêt pour accueillir et faire pousser les graines. Le plus important, c’est de savoir adapter la taille et la profondeur des cuvettes à l’état de chaque parcelle traitée afin d’obtenir les meilleurs volumes et qualités de récolte.

Quelles étaient les plus grandes difficultés de votre projet? 
La première était la jalousie des gens, qui ne supportaient pas l’idée de voir quelqu’un réussir ce qu’il entreprenait. Pour cause, ils ont brûlé trois fois la forêt que j’avais fait pousser et où les animaux commençaient à revenir. Mais, comme je n’abandonnais pas, ces mêmes personnes revenaient, discrètement, observer ma méthode pour l’apprendre et l’appliquer chez eux. La deuxième était le manque d’aide du gouvernement. D’ailleurs, le peu d’attention qu’il a accordé à mon projet, je le dois aux journalistes étrangers qui ont diffusé l’information dans leurs pays respectifs. Pourtant, j’avais sollicité à plusieurs reprises les autorités burkinabè pour appliquer à l’échelle de tout notre Etat le concept de «zaï». Comment avaient réagi les autorités à vos sollicitations? J’avais proposé à Blaise Compaoré, l’ancien président de Burkina Faso, de faire la démonstration de l’opérationnalité de ma méthode dans sa région natale. Il l’a accepté. Et pendant deux ans – 1996 et 1997 – avec une vingtaine de mes villageois, nous avons travaillé ces terres et appris la technique «zaï» aux habitants. Tous ces efforts ont été rémunérés d’une somme unique de 40 000 CFA, soit 4 francs suisses par personne pour deux ans de travail. Et, malgré les retombées positives de notre labeur, aucune suite n’a été donnée, ni aide apportée à ce projet.

Depuis, est-ce qu’il y a eu des changements ? 
Oui, mais pas dans la bonne direction. Actuellement, c’est l’urbanisation galopante qui est mon plus grand souci. Les villes s’agrandissent de plus en plus et, ce faisant, prennent en otage les périphéries. Pour loger les gens, le gouvernement leur octroie gratuitement des terrains agricoles. Dont des parcelles que j’ai revitalisées. Une fois sur place, ils se mettent à raser ou brûler la végétation pour rendre ces sols constructibles. Mais le pire est que certains font du business lucratif avec ce cadeau des autorités en vendant leur terrain à des tiers. J’assiste donc impuissant à la destruction du résultat de mes nombreuses années de travail.

Est-ce que ce prix pourrait changer la donne? 
Je l’espère. En quarante ans, j’ai reçu beaucoup de monde, à qui j’ai appris ma technique. Malheureusement, la plupart des apprenants la gardent pour eux. Or, mon objectif est de partager ce savoir à une large échelle, pour le bien de tous. La situation climatique actuelle rend cet enseignement d’autant plus urgent que la sécheresse qui frappe plusieurs régions de la planète va pousser leurs populations affamées à l’exil. Avec les conséquences économiques et politiques désastreuses pour toute la planète si l’on continue à fermer les yeux sur les besoins vitaux de l’homme et de la nature.

Un article d’Anna Aznavour, 10 décembre 2018
Collaboration avec Kalizeta Ouedraogo

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